Father’s day et ce que je ne dis pas

On va finir par le savoir : dimanche 15 est le jour de la fête des pères. Ce n’est pas pour cette occasion que j’ai eu envie d’écrire ce post.
Il s’est imposé à moi comme une nécessité.
Et je m’aperçois au fil des mois que ce besoin d’évoquer ou d’écrire sur mon père
devient de plus en plus fort. Comme si je poursuivais un échange que je ne peux plus avoir.
Avec lui, évidemment.
Je m’explique.
Mon père est vivant. Je ne suis pas fâchée avec lui. Je n’habite pas à l’autre bout du monde (et ceci ne constituerait pas un empêchement en soi).
Non. Mon père est malade. Pour être brève, il est atteint d’une maladie de Parkison et a de grosses difficultés d’élocution à présent. Il vient d’avoir 74 ans. La maladie s’est déclarée en 1997 (ou du moins a-t’elle été diagnostiquée). Il est aisé de faire le calcul. Point.

Ayant assez exposé la situation, et sans vouloir entrer plus avant dans ma vie personnelle (trop tard…!),
plus le temps passe, plus mon père s’éloigne de moi. Car, comme je viens de l’écrire plus haut,
je ne peux plus parler, communiquer, échanger, avec lui.
Cela devenait déjà difficile depuis quelques années. C’est quasi Mission Impossible à présent.

Donc, j’écris.
Et accessoirement, je viens vous casser les….pieds avec mes états d’âme. Et mes réflexions.
Parce qu’un blog c’est aussi fait pour ça. Et parce qu’un blog, c’est très impudique.
(digression: à mes heures perdues – ou gagnées – je suis une blogueuse depuis fin 2004. Geek girl).

Pour en revenir à mon père, à bien y réfléchir et sans vouloir me mentir à moi-même (ce qui constitue certainement le 1er mensonge inconscient de ce post ^^), je n’ai jamais pensé à lui comme étant « l’homme de ma vie » ou ce genre d’idéal qu’avaient – ou ont encore – mes copines.
Je me disais alors que j’étais une drôle de fille.
Je me le dis parfois encore – mais pour d’autres raisons.
Non, quand je pense au « papa » qu’il était, cela tient à ce mot-là. C’était mon « papa ».
Il n’était ni meilleur ni pire qu’un autre. Certainement pas idéal. Certainement pas un super hero.
(<digression 2: Je ne sais pas si vous avez remarqué que nous sommes passés de l'époque du "pater familias"
à celle du "papa, c'est un super hero" , de même que nous avons glissé je ne sais comment dans l'ère des
"je suis une maman qui déchire"! C'est carrément lourd à porter tout ça – drôle de truc que d'être un parent…)
Non, mon père a été ni plus ni moins que: papa. Pas "le père", pas "le pater" car je sais bien que dire cela n'est qu'une tentative de cacher une affection sous une distanciation qui ne tient pas la route, finalement.
Mais à bien y réfléchir, c'était plutôt un "bon numéro", comparé à d'autres.

J'ai bien écrit plus haut : « au papa qu’il était ». Car c’est cela que je vis depuis ces dernières années – et c’est de cela dont je ne parle pas – ou si peu : la perte progressive d’une présence.
Ce qu’il y a de paradoxal dans tout cela, c’est qu’en général, quand j’évoque mon père, le fait qu’il soit malade, etc…je parle de l’effet que cela a sur les autres – je veux dire:sur mes proches, sur les membres de ma famille. La façon dont cela a l’air de les affecter. Le fait que la maladie a terriblement fichu en l’air nos relations personnelles à tous. Car nous sommes tous, les uns et les autres, forcément impliqués, ou nous voulons avoir l’air détaché. Mais rien n’y fait.
Bref, il est notoire que la maladie ne rapproche en rien les individus. Elle met en exergue tout ce qui, auparavant, était sous-jacent, elle fait ressortir les petits riens qui deviennent des gros « touts », elles exacerbent les sensibilités. Et côté sensibilité, émotions et fleur-de-peau, il y a de quoi faire dans ma famille, vous pouvez me croire…Une bombe à retardement qui, en général, éclate en fragments de n’importe quoi.

Pour en revenir à moi – allez, j’ai bien l’intention de faire mon égocentrique et puis, mince, quoi, c’est
mon blog, et c’est mon post – je peux bien parler des autres et du fait que je tente de comprendre
ce qui peut expliquer leurs comportements, il y a un sujet que j’évite un peu – beaucoup:
la façon dont cela m’affecte.
Je suis devenue experte dans les discussions au sujet des miens – sur la façon dont je peux expliquer le pourquoi du comment ils agissent ainsi et les mille façons de disséquer les relations familiales.
Je m’inquiète pour les uns et les autres – si possible sans qu’ils le sachent parce que la communication
est le mouton noir de ma famille. (pardon, la « quoi »?)
Mais je fuis comme la peste ce qui me touche le plus: ce que je ressens en tant que fille de mon père, ce que
ça me fait et pire, je noie le poisson et dans ce cas-là, je ne m’accorde pas le droit d’être triste.
Bingo.

Alors, je me souviens. Et tout ne tient plus que dans ces souvenirs-là.
Qui n’appartiennent qu’à moi.
Mon père m’appelait « Anna » quand j’étais toute gamine. Et ce n’est pas
mon prénom. C’était le seul à le faire et c’était amusant. Cool.
Je ne peux pas dire qu’il y avait énormément de trucs « cool » au sujet de
mon père. Mais sous un vernis de conformisme, ce papa-là dissimulait bien
des surprises.
En grandissant, je n’ai jamais eu de mal à m’opposer à lui, car c’était si facile
de se rebeller contre ses idées presque « clichés ». Et au bout du compte, à l’âge adulte,
je me suis aperçue que le papa que j’avais était bien plus compréhensif que certains autres
qui se disaient « cooooool ».
Il n’y a rien à idéaliser au sujet de mon père. Rien à embellir ou au contraire
à exagérer ( ce tyran, ce mec absent….).
Il a fait ce qu’il a pu et c’est pas mal du tout.
(digression 3: mes deux parents ont fait ce qu’ils ont pu, du mieux qu’ils ont pu).

Donc.
Mon père est malade.
Ce n’est pas une malédiction.
C’est ainsi.
Je ne sais pas ce qu’il ressent. J’ignore à quoi il pense.
Parce qu’il ne dit plus rien. Même un tout petit rien.
Et je n’ai pas la vanité de penser à sa place.
J’ignore s’il se sent bien là où il est.
Je n’ai pas la faculté de lire dans ses pensées.
Je vois seulement son regard.
Un regard entre le doré et le marron clair.
Une couleur proche de celui de mon frère.
Une teinte qui est aussi parmi le vert de mes yeux.
Une nuance qui apparaît dans les yeux de ma fille
parfois.
Et j’en oublie sûrement.

La boucle est bouclée. Ou presque.

Juin 2014. Niess – Lady Butterfly

Note: j’ai désactivé les commentaires sur ce posts . Merci.