2 ème participation : Les auteurs de SFFFH francophones ont du talent !

Dans le cadre de l’événement mis en place par « L’invasion des grenouilles » afin de promouvoir les écrits des auteurs francophones de SFFFH, je vous propose un extrait

de « Eau-de-Saule » .

(événement sur FB )

– pour en lire un peu plus, j’ai mis en ligne plusieurs chapitres en ligne:  catégorie  » Eau-de-Saule »

Merci et bonne lecture!

SUITE : Chap.1

Draïlina fit un effort pour ne pas pouffer de rire devant la stupidité de la rumeur. Les gens allaient vraiment inventer n’importe quoi! Elle ne tenait pas non plus à se faire remarquer dans le Bourg et se concentra sur l’étal vers lequel elles se dirigeaient.
Les deux hommes qui présentaient leur marchandise étaient effectivement étrangers. Elle pensa qu’elle les avait sûrement croisés au détour des collines. L’un d’eux paraissait jeune, une vingtaine d’années tout au plus. Il était trapu, de taille moyenne. Son visage était avenant, quoique sérieux. En se rapprochant, elle vit qu’il leur souriait aimablement. Ses yeux clairs éclairaient un visage mince, encadré par de longs cheveux blonds nattés et propres. Sa mise était sobre.
– Je vous cherchais, justement! Bien le bonjour, maître…heu….La commère hésita sur le nom.
Mais le jeune homme ne parut pas s’en offenser.
– Béryl, pour vous servir, maîtresse Ravile. Il inclina légèrement le buste puis se tourna vers Draïlina, un air interrogateur dans le regard.
– Le bonjour à vous, fit-elle. Je suis Draïlina Eau-De-Saule. Elle hésita. Le deuxième homme se tenait en retrait dans l’ombre de la tente. Il effectua un pas en avant. Plus âgé, il était grand, la carrure imposante,  la peau  brunie par le soleil. Sa longue chevelure brune émaillée de blanc était soigneusement tressée et retenue en arrière par un anneau d’argent. Il arborait une mince barbe, nattée de même. A l’inverse de son compagnon, son air n’était pas aimable mais revêche voire désagréable. Quand il parla, sa voix basse gronda puissamment dans un souffle. Et même s’il mit toutes les formes de politesse requises pour accueillir maîtresse Ravile, une riche commère du bourg, ses yeux d’un bleu clair restèrent froids.
– Maître Tann Elleyl, vous ne connaissez pas notre guérisseuse, maîtresse Eau-de-Saule?
-Nous n’avons pas été présentés.
Il s’inclina légèrement en plaçant sa main sur son torse. Instinctivement, Draïylina fit un geste de la tête et une brève révérence.
– Maester Tann Elleyl. L’honor minho.
Hésitant à peine une seconde, il répondit:
S’pa servu, maestra.
Le jeune homme blond les dévisageait sans rien dire. Finalement, maîtresse Ravile brisa le silence avec un rire de convenance:
– Et bien, maître Tann Elleyl, que de cérémonies! J’ignorais ces façons….
Draïlina s’efforça de trouver une explication rapide:
– Ce n’est rien, vous savez, maîtresse Ravile. J’ai appris ces usages auprès de feu mon mari qui était marchand ambulant. Comme il voyageait énormément, il avait appris des notions de langues diverses. Ainsi en ai-je été instruite de même. La langue des Voyageurs en faisait partie.
Brusquement, elle se tut. L’attention s’était focalisée sur elle. Heureusement, maîtresse Ravile aimait trop qu’on s’occupe d’elle pour laisser ce genre de situation s’installer à ses dépens.
– Bien, bien. En fait, je venais vous demander un service, maître Tann Elleyl. Notre guérisseuse cherche à se rendre à la Vieille forge. Or, vous avez là-bas l’un de…enfin…vous pourriez la renseigner, se reprit-elle.
L’homme revêche se renfrogna encore plus. Malgré cela, il fit un geste en direction de son compagnon:
– Mon cousin peut vous y mener. Son « fostbrother » travaille là-bas, marmonna-t’il. Béryl, fais ton devoir. Et il leur tourna le dos sans plus de précisions. Le jeune homme blond haussa imperceptiblement les épaules. Il fit le tour de l’étal afin de les rejoindre. Maitresse Ravile pinça les lèvres:
-Fort bien. Je vous laisse avec votre guide, maîtresse Eau-de-Saule. A vous revoir prochainement! J’espère que vous aurez bientôt cette fiole…Ce que je vous ai commandé…
-Bien entendu. Je vous l’apporterais dès la fin de sa confection.
La riche commère prit un air satisfait et se rengorgea:
– Faites-moi porter un message, donc!  Maître Béryl, merci encore ! Dites-moi, maître Tann Elleyl n’est pas souffrant, j’espère ? Je lui trouve la mine sombre ce jour….Or, j’avais une commande spéciale, voyez-vous… Elle s’arrêta, feignant de chercher ses mots. Draïlina détourna les yeux, attendant patiemment l’issue de la conversation. Une fois de plus, Bilma Ravile se montrait curieuse et manipulatrice. Mais l’homme nommé Béryl répondit avec politesse:
– Mon cousin se porte bien, je vous remercie. Il n’est pas dans sa nature de se montrer démonstratif, c’est ainsi. Mais il saura prendre note de votre commande, maîtresse Ravile, voyant la délicatesse avec laquelle vous avez formulé votre demande…Il sourit aimablement puis se tournant vers la tente, appela d’une voix forte: – Edrys, peux-tu venir un moment, s’il te plaît?
Aussitôt, l’homme revêche apparut tranquillement comme s’il n’attendait que cette occasion pour réapparaître. Draïlina pensa qu’il avait entendu toute la conversation sans rien dire.
– A votre service, fit-il froidement.
– Et bien, mettons-nous en route, maîtresse Eau-de-Saule!

En chemin, Draïlina surveillait malgré elle son compagnon de route. Ils avaient pris le poney au passage. Béryl avait apprécié les qualités du petit cheval d’un œil avisé.
–  Vous occupez-vous depuis longtemps de chevaux, maître Béryl?
– Plusieurs années. Mais nous n’en avons guère par chez nous. J’avais repéré les vôtres en passant. Vous habitez près de notre route, n’est-ce pas?
Draïlina plissa les yeux. La route dont il parlait ressemblait plus à une ancienne piste poussiéreuse qu’à une voie bien tracée.
–   Je crois que oui. La maisonnette éloignée est la mienne. Sur la butte.
A nouveau, le jeune homme sourit. Il était décidément très convenable, comme l’aurait dit maîtresse Ravile.
-C’est bien cela. Mon « fostbrother » et moi avons souvent envié vos chevaux. Vous les traitez bien.
Elle leva la tête vers lui:
– Votre….quel est le mot?
Il inclina la tête comme pour s’excuser:
– Gwerdz est mon  frère juré, mon fostbrother. Vous allez le rencontrer car il travaille à la forge. Comme vous le savez sûrement, nous sommes étrangers à cette contrée.
Draïlina remarqua qu’ils avançaient en direction de la porte sud du bourg. Elle dit à son tour:
– Je suis moi-même venue des plaines, il y a longtemps. Mais vous avez raison, maîtresse Ravile n’a pas manqué de me faire remarquer votre …origine. Avec son tact coutumier, ne put-elle s’empêcher d’ajouter.
Béryl partit d’un rire franc et contagieux. A présent qu’ils étaient hors de portée du regard inquisiteur de la commère, ils pouvaient se laisser aller. Draïlina se mit aussi à rire:
– Sa délicatesse…comme vous l’avez formulé!  et elle en bafouilla, prise de fou-rire.
– J’avoue que j’ai exagéré, mais c’était plus fort que moi! Cette femme vient nous voir dès qu’elle peut et nous harcèle littéralement, vous ne pouvez pas imaginer!
– Hum, si, je crois que oui, répondit-elle. Et elle pensa que Bilma Ravile devait déployer des trésors d’inventivité pour tenter de satisfaire sa curiosité sans compter que les deux hommes devaient lui sembler assez attrayants. Quoique mariée depuis des années à Argunn Ravile, elle  était toujours l’une des premières à tenter de séduire ou de plaire à la gente masculine. La fiole demandée expressément un peu plus tôt contenait un fort stimulant qui, selon elle, ravivait les ardeurs de   Maître Ravile dans la chambre à coucher. Draïlina espérait que Maîtresse Ravile n’allait pas sans servir à d’autres fins et la rendre complice d’une liaison extraconjugale dont elle ne voulait rien savoir. Ce que faisaient les dames du bourg lui importaient peu mais lorsqu’elles venaient toquer affolées pour lui réclamer son aide en terme d’abortifs, elle savait qu’elle risquait d’avoir des ennuis. Les gens du bourg n’acceptaient pas la liberté sexuelle hors des liens du mariage, contrairement à ce qui se pratiquait dans les plaines, où les peuples étaient plus tolérants.

Ils arrivèrent dans une ruelle en pente. En contrebas, faisant l’angle, Draïlina avisa enfin ce qu’on appelait à présent la vieille forge, située non loin d’une poterne, près de la porte sud du bourg de Côte Sur Roche. Elle fit la remarque à voix haute qu’elle n’avait jamais mis les pieds dans ce coin depuis toutes ces années.
– C’est peut-être dû au fait que vous n’habitez pas en plein bourg, maestra?
Elle nota que Béryl avait repris le terme de la langue des voyageurs, à l’instar de son cousin.
-Vous êtes indulgent, maester.
Il l’arrêta:
– Béryl suffira. Le seul titre de « maester » concerne mon cousin Tann Elleyl. Donc, si vous le voulez bien…
D’un hochement de tête, elle accepta. Elle n’allait pas discuter des us et des coutumes des autres:
– Je pense surtout que je m’aventure rarement hors du centre de Bourg. En général, les femmes d’ici me donnent rendez-vous autour de la place du marché. Je ne vais guère dans les ruelles. Elle se reprit: A dire vrai, je n’y vais même pas. Je vais vous paraître un peu …sauvage, j’en suis désolée.
Le jeune homme inclina la tête poliment:
– N’en faites rien. Nous vivons suffisamment à l’écart nous-mêmes. Mais nous y voilà! Gwerdz! Je t’amène du travail!
A ces mots, un rire cristallin lui répondit. Puis soudain, jaillissant de la forge surchauffée, un jeune homme se précipita pour étreindre fraternellement Béryl, lui donnant de grandes claques dans le dos.
Quand les deux amis eurent fini  d’échanger plaisanteries et bons mots, Béryl se tourna vers Draïlina qui tenait le poney par la bride, patiemment.
– Je vous présente mon frère juré, Gwerdz, le tire-au-flanc!
– Quelle façon tu as, vraiment! Veuillez accepter mes excuses pour ses mauvaises manières! Béryl a beau être mon aîné de quelques semaines…
– Pfft, quelques mois! Quel menteur fais-tu, maudit!
– Bref, il a une conduite de paysan mal dégrossi. Béryl lui envoya une bourrade dans les côtes. Le jeune homme de la forge s’approcha et s’inclina souplement. Pour vous servir, maestra.
Gwerdz était plus fin et plus élancé que Béryl. Son visage était doux, éclairé par deux yeux d’un marron chaud. Il était vêtu sobrement, pour le travail à la forge, et ses cheveux châtains bouclaient, même s’ils étaient attachés par un simple lien de cuir. Il y avait en lui un dynamisme et une chaleur qui attiraient rapidement la sympathie, voire l’affection.
– Je ne suis sûrement pas aussi malpoli que tu veux bien l’entendre. Je te présente maestra Draïlina Eau-De-Saule, guérisseuse, qui habite près de notre route. La maison sur la butte.
Gwerdz s’inclina à nouveau, une main sur le cœur. Elle lui sourit en retour.
– Bien le bonjour, fit-elle. Votre …frère juré a eu la courtoisie de me mener jusqu’ici sans encombres…
– En la tirant des griffes d’une redoutable mégère! Ajouta Béryl avec un air complice.
Gwerdz eut un sourire lumineux en lançant un clin d’œil à son ami :
– Laisse-moi deviner….Etait-ce maîtresse Ravile cette fois encore? Je pense que tu lui plais, mon frère!
Béryl eut un air horrifié. Il ne put contrôler une légère rougeur sur ses pommettes.
-Tranquillisez-vous, elle est charmeuse avec tout le monde, du moins, avec les hommes, ajouta Draïlyna. Elle ne vise personne en particulier, savez-vous.
Gwerdz se remit à rire de plus belle:
– Je ne sais pas si vos paroles vont apaiser la fierté offensée de mon frère, maestra. Ne le prenez pas mal, s’empressa-t’il d’ajouter en voyant la femme pâlir. Je plaisantais. En fait, fit-il en flattant l’encolure du poney, je crois qu’elle est intéressée par mon oncle. Vous l’avez vu, je pense, Edrys Tann Elleyl.
Draïlina plissa le front. Elle ne comprenait rien à ses propos. Un cousin, un oncle et un frère juré? Quel était-ce méli-mélo?