« Nous et eux » – dans Arrêt sur images

Chronique  Le 16/11/2015 Par Daniel Schneidermann

Chaque matin à 9 heures 15, précis comme un TGV des meilleurs jours, Daniel Schneidermann publie un « vite dit » gratuit sur les dominantes médiatiques de son réveil : c’est le neuf-quinze. Il est aussitôt transformé en chronique, pour permettre à nos matinautes d’en discuter sans attendre dans les forums…

NOUS ET EUX

Nous. Nos terrasses. Nos rires. Nos mains sans armes dans les rues de la soif. Et puis nos fleurs. Nos bougies. Nos yeux humides. Nos fières statues. Nos petites mains en coeur devant les bougies et les statues, comme hier nos petits crayons. Nos retweets solidaires. Nos petits dessins Joann Sfar. Nos petites foules-répliques du 11 Janvier. Nos petites bravades. Nos petites bravoures. On ne va pas s’arrêter de vivre. Dès ce soir on y retourne, en terrasse. Et nos petites paniques. Nos nerfs qui lâchent quand on entend des pétards, puisqu’on n’arrête pas d’entendre qu’ils avaient pris ça pour des pétards, au début. Nos peurs d’artichaut.

Nos politiques. Nos Sarkozy. Nos Valls. Nos Cazeneuve. Leurs mâchoires serrées. Leurs rafales de chiffres. Leurs milliers de militaires, de policiers, de contrôles aux frontières, d’expulsions, de déchéances de nationalité, leurs centaines de perquisitions toute la nuit. Leurs inventaires, leurs bilans, leurs catalogues imperturbables de mesures, de suggestions. Leurs logiciels bloqués. Leur incapacité à reconnaître que ça n’a pas marché.

Nos journaux. Nos éditorialistes. Leurs manchettes de guerre. Leurs numéros spéciaux mémorial. Leurs journalistes-témoins qui habitent les quartiers, fréquentent les bars martyrs. Les jolis mots qu’ils trouvent, ici ou ici. Leurs Panthéons surgis des sables, quand soudain ce sont les hipsters qui tombent. Les tendres hipsters. Nos hipsters. Nos enfants. Nos frères. Nous. Cet innocent entre-soi du chagrin, qui appelle, comme au 11 janvier, les dessillements, les déchantements de demain.

Tracer ce nous, c’est tracer un eux. C’est tracer, entre les deux, une ligne radicale, infranchissable. C’est prendre acte que cette ligne existe. La découvrir qui borne leur enclos, à moins que ce soit le nôtre. Eux, donc. Qui ne sont pas nous, et ne le seront jamais. Que nous bombardons là-bas, ne l’oublions pas. Et qui tiennent ici les armes automatiques. Qui tuent tranquillement. Qui donnent les consignes. Qui les reçoivent. Qui font le job. Qui doivent bien rire, quand ils nous voient, avec nos bougies, et toute la panoplie.

Cette ligne continue, oser l’appeler par son nom. Marc Trévidic est sur TF1. Une des seules voix qui sonne juste dans le tumulte. Qui parle technique. Qui parle métier. Qui parle boutique. Mains dans le cambouis. Qui n’a rien à vendre, rien à défendre, ni mandat politique, ni institut de recherche subventionné. TF1 lui a donné trois minutes, deux ou trois fois moins qu’à Sarkozy. Trois minutes pour traduire « état d’urgence », ce mot qui court depuis la veille, mi-menaçant mi-protecteur, d’abord douze jours, puis trois mois, sans que personne ne veuille nommer exactement ce qu’il signifie. Etat d’urgence, Monsieur le juge, ça veut dire quoi ? « Grosso modo, on fait Guantanamo. Peut-être que les Français seront pour, et que les politiques seront pour. Mais soit on reste dans un système judiciaire, où il faut des preuves pour arrêter quelqu’un et l’incarcérer, soit on en sort. Moi je suis juge, je suis très attaché à… j’aurais voulu qu’on continue à être efficaces en gardant nos principes. Si on ne peut plus, on va sortir de là, et on fera Guantanamo, ce qu’on a critiqué chez les Américains ». C’est exactement de cela qu’il s’agit. Faire Guantanamo, ou rouvrir Cayenne, qu’importe comme on l’appellera. On y est presque. Que dis-je, on y est en plein. Dans un autre monde, déjà, dont personne ne connait la sortie de secours.

Trévidic état d'urgence

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