365 jours d’écriture – Le boulanger et ce qui arriva

 

Il y a bien longtemps déjà vivait dans un village un boulanger nommé Théo. C’était un homme sans prétentions, qui n’aspirait qu’à la tranquillité et qui n’avait guère d’imagination.

Tout le long du jour, il pétrissait le pain, cuisait le pain et parfois même, certains jours de fête, des gâteaux.

Les ans passaient et le boulanger Théo s’affairait : farine, pâte, cuisson… Malheureusement, le pauvre bougre devint veuf. Il reçut les condoléances des gens du village, fit un bel enterrement à son épouse et s’en fut, sa tristesse, sa fille et lui dans la boulangerie où il reprit bientôt son ouvrage. Car qui nourrirait les villageois si le boulanger s’abîmait dans la mélancolie et la peine ? Trop de peine et plus de pain.

Sa fille l’aidait parfois à la boutique car elle devenait une jeune fille fort jolie, ce qui échappait totalement aux yeux fatigués de son père.
Elle aimait par dessus tout vendre les biscuits et les gâteaux.

Il s’écoula encore un peu de temps. Le boulanger cuisait et pétrissait mais ne pouvait s’empêcher de se laisser aller de plus en plus à la rêverie, ce qui était un comble pour un homme qu’on disait sans imagination.

Un jour d’hiver, la porte de la boutique tinta , indiquant la visite d’un client.
La fille qui était assise derrière le comptoir se leva précipitamment puis courut chercher son père. Le boulanger se reposait après une matinée harassante.

– Quoique tu veux, ma fille ?

– Père, viens-y vite ! V’là t’y pas qu’y a un drôle de zigue qu’est rendu à la boutique !

Le boulanger, grommelant un peu, mais curieux tout de même, suivit sa fille.
Arrivé sur les lieux, il vit avec une certaine stupeur un grand homme d’un âge indéfini mais certainement fort vieux, à la longue barbe d’un bel argent qui attendait patiemment en se tournant les pouces.

– Le bon jour ! C’est-y en quoi que j’peux vous aider, mon bon mossieur ?

Le vieil homme sourit et d’une voix posée mais avec un accent qui n’était pas du pays, déclara :

– Bien le bonjour, compère boulanger ! J’aimerais une tarte, si vous en avez.

Le père Théo se gratta le menton. Il n’avait pas cuit de gâteau ce jour-là. Mais le client lui paraissait aisé. De plus, il se dégageait de lui un certain mystère qui lui plaisait.

– J’vas vous en faire une. Vous la voulez avec quoê adan ? J’ai point trop de fruits asteure…

– Ne vous tracassez pas, compère. Je la veux assez grande pour la partager…. L’un de mes amis va arriver sous peu. Il vous portera de la poudre d’amandes… Peut-être opourriez-vous l’utiliser dans la recette ?

Indécis mais séduit par l’idée, le boulanger haussa les épaules :

– Bah, y saura où me trouver, votre ami ? C’est qu’après faudra que j’me grouille !

Mais le vieillard le tranquillisa et sur ses mots, sortit.

A peine le boulanger avait-il tourné le dos que sa fille revint le chercher :

– Père, père ! Y a un autre bougre icitte !

Le père laissa en plan ses ingrédients et retourna à la boutique. Le nouveau venu paraissait encore plus étrange que le premier étranger. Il avait la peau mate, les yeux foncés et un peu étirés, ses vêtements dégageaient un parfum suave, ses cheveux noirs étaient cachés par un chapeau bizarre de couleur vive.

Il se courba lorsque l’artisan arriva :

– Que votre journée soit embellie, maître boulanger !

Le père et la fille échangèrent un regard effaré.

Ils n’avaient pas l’habitude de si belles manières.

– Mon ami Damascus est venu avant moi.

– Ouê, pour la tarte…

L’étranger sourit. Il était beaucoup plus jeune que le premeir visiteur. Il sortit alors une bourse de cuir qu’il tendit au père Théo.

– Voici la poudre d’amandes dont vous pourriez vous servir, aimable artisan.

– Merci bien. J’peux faire aut’ chose pour vous ?

– Et bien, mon autre ami a été un peu retardé mais il arrive de ce pas. Il a en sa possession de l’eau de fleur d’oranger qui donne si bon goût. Peut-être…

Le boulanger comprit. Décidément, cette recette promettait d’être fameuse et peu ordinaire.

Après un charmant salut, le deuxième visiteur s’en fut.

La fille de Théo n’en croyait pas ses yeux.

– C’est ben dommage de point avoêr des visites comme ça plus souvent.

En l’entendant, le boulanger comprit que sa fille s’ennuyait dans ce village où il ne se passait rien, et où lui-même ne faisait que trimer à pétrir et cuire des pains. L’idée le tracassa alors qu’il retournait préparer la pâte.

Mais très bientôt, sa fille le dérangea à nouveau, très enthousiaste cette fois :

– Bon papa, j’peux point le croêr ! Y a pas deux journées comme celle-là, pour sûr ! M’est avis que j’rêve ! Viens voêr !

Une fois de plus, la fille entraîna le père dans la boutique.

Là, contemplant les pains, un grand homme de haute stature au teint très sombre, vêtu de riches étoffes se tenait dans la boulangerie.

A la vue du boulanger, il s’inclina dignement. Et quand il parla, son timbre était profond comme la nuit.

– Maître boulanger, pardonne mon retard. Je viens t’apporter cette fiole d’essence de fleurs d’oranger…

– Dérangez-vous pas à vous excuser, monsieur. Et appelez-moi compère Lépi, comme tout le monde, icitte. J’vous remercie bien et j’m’en vas faire cette tarte. A sera prête d’ici une bonne heure.

Ma fille, elle ira vous chercher…..

Le troisième visiteur indiqua que ses amis et lui étaient installés à l’auberge du village.

Le boulanger se mit vite au travail. Tandis qu’il mêlait les ingrédients, il se trouva transporté de joie : les parfums et les effluves se mêlaient. Il réalisa enfin que son ennui et sa tristesse disparaissaient.
Bientôt la tarte fut presque cuite. Le boulanger appela sa fille :

– Fanny ! Va quérir nos clients asteure !

La fille ne tarda pas. Elle ôta vite son tablier maculé de farine, rattacha sa natte et pressa le pas jusqu’à la seule auberge du village.

Dans la salle commune, elle y trouva les trois étrangers qui devisaient paisiblement à une table. L’aubergiste lui jeta un coup d’oeil curieux.

– Messieurs, la tarte, elle est prête !

Ils se regardèrent puis se levèrent.

– Nous vous suivons, damoiselle, fit le plus jeune, le second visiteur.

-Allons, Appellius, point de hâte. Le temps à Amérius de régler nos boissons. Je pense que l’aubergiste nous prend déjà pour de vilains bougres…

– Oh, il est toujours mal luné, le prenez pas pour vous, messieurs, ajouta la jeune fille. Mais elle avait noté l’attitude du bonhomme.

Ils s’en allèrent tous les quatre jusqu’à la boulangerie du père Lépi.
Celui-ci les attendait avec un air de satisfaction. Il avait disposé la tarte sur le plus beau plat qu’il avait.

Les trois visiteurs humèrent la bonne odeur qui s’en dégageait. Ils regardèrent la belle croûte dorée. Ils félicitèrent l’artisan qui dit aussitôt :

– Mais vous n’avez point goûté ! Vous disiez qu’c’était pour vous troê…

L’homme à la peau très sombre dit de sa voix grave et douce :

– Non, mon ami. Elle est pour nous tous. Elle est aussi pour toi. Et pour ta fille.

Le vieillard à la barbe argenté se mit à rire :

– Ce que veut dire mon cher compagnon Amérius, c’est que si tu as aimé faire cette tarte, nous te proposons d’essayer de nouvelles recettes avec nous.

– Vous voulez dire…aller avec vous ? Fit le boulanger estomaqué. Il les regardait l’un après l’autre et malgré son étonnement, il sentait que c’était ce qu’il désirait : partir, découvrir le monde et de nouvelles recettes.

Mais bientôt, il se reprit :

– Mais…ma fille ? Elle va faire quoê ?

Le vieil homme rit de nouveau :

– J’ai l’impression que ta fille ne souhaite pas rester dans ce village où elle semble s’ennuyer. Je crois qu’elle a l’esprit de découverte….

La jeune fille saisit l’occasion :

– Ah ben ouê ! J’en avions assez de c’village où qu’les gensses sont point aimables et même tout malcommodes. Et puis…

Et elle se mit à rougir.

– Ah, fit le vieillard, le charme d’Appellius, n’est-ce pas ?

Le second visiteur baissa la tête comme pris en faute. Son camarade le poussa d’une bourrade :

– Allons, Appellius, ne cache pas tes sentiments.

Celui-ci se racla la gorge et s’inclina devant la jeune fille :

– Lépi Fanny, voudriez-vous de moi comme fiancé ? Mon nom entier est Appellius Gaspar Galgalat.

Ils se mirent tous à rire. La bonne humeur et la joie avaient envahi la petite boutique qui semblait scintiller dans le village à la nuit tombée. Beaucoup plus tard, en chemin Maître Théo lança, l’air de rien, à celui qui était devenu son ami :

– Dire que tout a commencé par une histoire de …tarte !

– A vrai dire, mon frère, je pense que nous pourrions l’appeler une galette.

– C’est pas faux ! Répondit Théo. Mais j’sais point c’que vous avez boutiqué. M’est avis qu’vous êtes un peu des mages….

FIN

 

Thème : Epiphanie /365 jours d’écriture

 

Note: Dans La Légende dorée, Jacques de Voragine les nomme dans trois langues différentes : Appellius, Amérius, Damascus en latin ; Galgalat, Malgalat, Sarathin en hébreu ; Caspar, Balthasar, Melchior en grec. Conformément à l’Évangile, ils sont mages et non rois.

Toute ressemblance avec des personnages de fiction, de légende, etc….est complètement voulue. 

essais2

2 réflexions sur “365 jours d’écriture – Le boulanger et ce qui arriva

    • Je ne sais pas si tu as lu Les Chroniques d’Alvin le Faiseur d’Orson Scott Card mais la traduction du langage employé donne à peu près ça. Pour la petite histoire, le traducteur est nantais – Editions de l’Atalante -et il a employé un bon nombre d’expressions du vieux parler nantais (certaines m’étaient complètement inconnues, d’autres m’ont bien fait rire)

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