365 jours d’écriture – Racontez une légende….

Une légende

(Racontez une légende que vous aimez bien)

essais2

 

 

  « Très cher ami et assistant, je dois te confier mon histoire. Je la trace d’une plume tremblante, ne prend pas ombrage de mes erreurs dues à mon grand âge. Je ne prétends pas être fort habile dans l’art des mots mais j’ai appris humblement à copier et à tracer les lettres dans le scriptorium. Aussi ai-je acquis un certain savoir-faire.
Comme tu le sais, je suis au service de Notre Seigneur depuis moults années.
Le temps est venu pour moi de relater la véritable histoire de celui que je fus lors de mon insouciante jeunesse, il y a bien longtemps, à présent. Tu as eu la bienveillance de me conter tes errances en Terre Sainte.
Je suis né sur l’Ile d’Eté, dans le sud de notre royaume d’Angleterre. Ma mère était l’une des prêtresses de la Déesse, cette divinité que nous autres, qui étions païens, adorions à la façon de la Sainte Vierge Marie.
Le pays était alors la proie d’invasions constantes. Les rois et leurs chefs de guerre ne pouvaient y mettre un terme. Dès qu’ils repoussaient une armée, une autre mettait le pied sur notre belle contrée pour s’en emparer. Le pays était à feu et à sang mais tu connais les horreurs de la guerre, mon ami.
Ma mère et ses sœurs décidèrent de fuir vers le nord. Elles avaient entendu dire que là-bas, une résistance sans faille, brave et courageuse se levait contre les ennemis. Elle s’en fut avec moi, encore tout enfançon.
Je grandis sur les chemins, j’appris auprès des femmes guérisseuses, des hommes au vieux savoir. Puis nous parvînmes jusque dans le Nord.
Ce pays était farouche. De même, l’étaient les guerriers.
Mais surtout, il flottait une atmosphère que je ne connaissais pas :celle de la magie d’Ailleurs. Sans le savoir, j’avais franchi les frontières d’un Autre Pays. Je crains d’avoir frotté mon âme au démon alors, car je vis et je pris part à des démonstrations impensables pour des chrétiens.
L’assemblée qui s’était réunie pour tenir tête aux envahisseurs n’avait rien d’humain. Mais le plus effroyable, le plus extraordinaire, le plus fantastique des personnages de ce temps était celui qui se tenait à leur tête: le Roi Sombre, le Roi du Nord. On l’appelle communément le Roi Corbeau, comme tu en as eu connaissance.
Quand nous devînmes amis, le Roi Corbeau et moi-même étions de jeunes hommes. Il avait été élevé par des sidhe (le peuple-fée) mais était d’une ascendance noble et humaine. Pauvre enfant abandonné et destiné à mourir dans les bois, le futur Roi Sombre avait été pris en affection par l’Autre Peuple.
Je le connus à son retour, commandant une grande armée lorsqu’il conquit tout le Nord. Sa magie était puissante. Il pouvait faire disparaître les astres, affoler les gens et les puissants du monde.
Je dois avouer que je me tins à ses côtés quand il reprit le contrôle de Newcastle, qu’il y fit sa capitale et y tint sa cour.
J’étais alors un jeune guerrier, avide de connaissance aussi. J’appris auprès du Roi du Nord. J’arborai sur mon bouclier les armoiries du Corbeau Volant avec fierté.
Le temps passa. Les pouvoirs du Roi Sombre devinrent de plus en plus grands. Rien ne l’arrêtait. Le meurtre, la torture, il s’adonnait à toutes les exactions sans aucun sens moral.
Alors je me souvins… Vois-tu, mon ami, ma défunte mère m’avait instruit dans la lumière de la Déesse que personne ne révérait plus, désormais. Mes ancêtres païens croyaient au Bien.
Quant à moi, j’avais versé dans les Arts Sombres depuis bien longtemps. Je n’avais pas vu les années passer. Ma propre longévité n’était même plus humaine. Allais-je aussi me changer en servant-fée, en homme-démon? Honte, honte sur moi!
Ma conscience m’envoya des rêves de plus en plus limpides. Alors que le règne du Roi Corbeau s’effaçait lentement, je quittai le Nord, chassai de moi la magie impie et ne trouvant plus de repos parmi les hommes, me convertis à la religion de Notre Seigneur.
Je trouvai la paix ici où je passai le temps à copier, usant mes années interminables dont le Roi Corbeau et sa terrible magie m’ont doté, à transmettre le savoir. Parfois, je sens encore une ombre me frôler et j’en appelle à ma raison et à ma foi afin de ne point basculer dans la folie.

Le frère prieur, béni soit-il, m’a accordé une certaine liberté. Tu connais notre jardin des simples et je serais heureux de t’instruire. Tu connais la vérité, mon futur frère: la légende du Roi Corbeau.

Abbaye de Shrewsbury, Frère Patrick pour Cadfael ap Meilyr ap Dafydd. »

 

 

NOTE:
La légende du Roi Corbeau (The Raven King) a été inventée par Susanna Clarke pour son roman « Jonathan Strange & Mr.Norrell ». Je l’ai reliée aux Dames du Lac (M.Z Bradley) – et donc à Avalon (l’île d’été) – tout en faisant un petit clin d’oeil à Frère Cadfael (la série de livres d’Ellis Peters).
J’avais simplement cette idée du Roi Corbeau dans la tête parce que je suis complètement immergée dans le roman de Susanna Clarke (enfin! après un 1er essai infructueux il y a quelques années).

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