365 jours d’écriture -Dispute

essais2

 

Dispute de magiciens

On relate que la pire tempête que l’Angleterre connût au XIXème siècle prit son origine lors de circonstances mystérieuses.
Une vaste colonne de brouillard et de nuées enténébrées s’éleva soudainement au dessus du Shropshire , dans l’ouest du pays. Les gens aux alentours coururent s’abriter de la pluie de grêlons qui accompagna la tornade ainsi formée, par un après-midi clair et serein.
A l’auberge du Dindon Bien Repu, on put observer le fantastique tourbillon de noir et de vent qui ne semblait jamais se déplacer d’un pouce.
Parmi l’assistance, un commerçant habitué des lieux et chassé des routes tentait de converser avec un homme de noir vêtu qui lui avait semblé sobre et honorable.
– Pensez-vous que nous serons retenus longtemps?
– Je ne sais. Visiblement, l’homme face à lui semblait réticent à la conversation. Il tira de son habit miteux sa montre à gousset. Peu importe, je dois y aller, marmonna-t’il.
– Plaît-il? Vous mettre en route alors que la grêle ne s’arrête pas? Vous allez vous faire hacher menu, mon brave!
L’autre haussa les épaules de façon peu polie pour un gentleman.
– Point du tout. Il se pencha vers le gras commerçant et lui souffla:
– Tout ceci n’est qu’illusion et dispute de magicien. Je sais les manières de ces gens-là.
L’homme en resta estomaqué. Sa face rubiconde en perdit presque ses couleurs.
– Comment…Les deux magiciens d’Angleterre? Mais on dit qu’ils ont disparu il y a plusieurs années…
L’homme en noir le toisa de façon narquoise:
– Oh, oh, bien, monsieur! Vous en savez beaucoup au sujet de la magie et des magiciens!« On dit que » ! Il esquissa un sourire railleur.
Piqué au vif, le négociant se redressa et fit:
– J’en sais autant que vous, mon ami. Tout le monde a eu connaissance de la disparition de Mr.Norrell et de Mr.Strange. Nul ne les a revus depuis…
Il entendit un rire franc et moqueur pour toute réponse:
– Mais entendez-vous, monsieur! « Nul ne les a revus ». Certainement pas vous ! Ou peut-être vous piquez vous de savoir la magie à l’instar de ces myriades d’apprentis magiciens qui fleurissent à tous les carrefours?
A ces mots, le commerçant se leva d’un bond, aussi vite que sa bedaine le lui permettait:
– Certes, monsieur, certes! Tout le monde peut apprendre, dorénavant! La magie pullule dans notre beau pays!
L’homme en noir redevint grave:
– Ah, elle « pullule » tant qu’elle est même aux mains de certains charlatans, elle « pullule » tant que d’aucuns ne se gênent pas pour invoquer tel garçon-fée ou soudainement, déclencher tempête, nuée et grêlons…
Le visage de l’homme en noir était sombre et songeur à la fois.
– Venez-vous de me traiter de charlatan, monsieur? Si vous en avez après mon honneur, sachez que vous en répondrez! Je n’hésiterai pas…
Mais l’homme en noir s’était détourné, laissant le gras négociant fulminer à son gré.
– Allons, allons, fit l’aubergiste en s’approchant, Mr.Lockhart, ne vous mettez pas dans tous vos états… Reprenez une pinte de notre ale. Ne vous laissez pas entraîner dans une dispute. Nous savons que vous êtes de bonne compagnie, ajouta-t’il.
Amadoué par les flatteries, le commerçant finit par se calmer.
Il ne vit pas l’étrange homme en noir sortir dans la tourmente et s’avancer dans la campagne inondée.
Il ne vit pas non plus l’homme murmurer une incantation, ni fredonner un chant dissonant avant de remuer les mains en une série de gestes précis.
Enfin, il ne vit pas la boue arrachée du sol pour former une immense main qui se déplaça en direction du tourbillon, saisissant la colonne de ténèbres et de pluie, l’enserrant pour la faire voltiger d’un grand revers à plusieurs miles de là, jusqu’à la mer.
Il entendit soudain des cris de stupeur et de ravissement:
– C’est fini! La tempête est partie!
– Oui, quel soulagement! Oh, ce devait être un coup de vent, quelque mauvais temps venu de la mer…
– Dieu merci, revoilà le soleil…
Le commerçant aperçut par la porte de nouveau ouverte le beau temps revenu.
– C’est stupéfiant! Comment est-ce possible?
L’aubergiste eut un geste fataliste:
– Le temps est très changeant, vous savez, dans notre comté.
Soudain, le négociant regarda autour de lui:
– Où est-il? L’homme qui parlait de querelle de magiciens?
Tournant sur lui-même, l’aubergiste se résigna:
– Oh, lui… Je vous avais dit de ne pas prêter attention. Il va et vient comme bon lui semble.
L’air pincé, le commerçant remit sa redingote convenablement:
– Il ignore ce qu’est une véritable dispute de magiciens, je le parierais. Un jour viendra où il entendra parler de mon fils, un futur expert en magie!
– Méfiez-vous, Mr.Lockhart, mieux vaut laisser les affaires de magie à ces gens-là…
– Il est prédestiné, lui et ses fils après lui, j’en suis certain, je l‘ai vu en rêve! Je l’ai prénommé en hommage aux deux plus grand magiciens d’Angleterre: « celui qui sert l’homme roux ».

Note:
Je n’ai pas pu résister au plaisir de faire un double clin d’œil à: Jonathan Strange & Mr.Norrell d’un côté et à Harry Potter de l’autre. L’action se déroule donc dans l’Angleterre décrite par Susanna Clarke (après la fin du roman- ou de la série) et est complètement inventée)
Gilderoy :
prénom irlandais : « homme roux » ou « fils du serviteur roux »
Jonathan Strange : le magicien est décrit comme ayant des cheveux roux (ou des reflets roux).
Gilbert Norrell: il est le restaurateur de la magie en Angleterre (entre autres).

 

 

 

 

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