Premières lignes – 20 juin

Premières lignes d’un livre que j’ai lu il y a quelques mois déjà :

« Londres, mardi 30 juin 1908

Les pierres des façades exsudaient doucement la chaleur que la mégalopole britannique avait avalée depuis l’aube. Assis à l’angle, de Sackville Street et Picadilly, le cireur de chaussures comptait les pièces de monnaie dans sa poche en les faisant tinter. il avait choisi l’endroit en raison de la poussière terreuse soulevée en permanence par la circulation et l’affluence des piétons, qui ne cessait de grandir.

— Un penny pour faire briller vos chaussures ! proclama-t’il sans conviction à la jeune femme qui arrivait à sa hauteur.
L’état des souliers de la passante exprimait son indifférence pour la brosse à reluire. Elle lui répondit par un sourire, dont il se dit qu’il valait bien toutes les pièces accumulées depuis le début de la journée, et s’engouffra dans Picadilly Street. « 

Les heures indociles par Marchal

( J’ai lu le roman d’Eric Marchal alors que j’étais en train d’écrire un roman se déroulant pendant la même période historique, soit parce que j’étais à la recherche d’éléments susceptibles de m’apporter des infos, soit simplement parce que j’avais besoin de « baigner » dans l’atmosphère du début du XXème)

Résumé : 1908. La reine Victoria n’est plus et son fils Edward VI se rapproche de ses voisins européens. Le vieux monde britannique se fissure sous l’impulsion de groupes d’avant-garde, comme les suffragettes qui mènent une lutte acharnée pour le droit de vote des femmes. L’heure n’est pas à la révolution, mais à une révolte sociétale de moins en moins feutrée dont les hauts faits se déroulent dans le Londres de Virginia Woolf et de Conan Doyle, celui des parcs et de la bourgeoisie de l’ouest et que des taudis de l’East End ouvrier. Dans Les heures indociles, Éric Marchal relate le parcours de trois personnages hors du commun : Olympe Lovell, la suffragette, une guerrière au service de Mrs Pankhurst, prête à tous les sacrifices pour la cause. Thomas Belamy, l’annamite, médecin au Saint Bartholomew Hospital, le plus vieil établissement de Londres. Il travaille dans le service flambant neuf des urgences et dirige un département de médecine non conventionnelle dont le but est d’unifier les pratiques occidentales et chinoises. Enfin, Horace de Vere Cole, le plus excentrique des aristocrates britanniques, poète et mystificateur, à la recherche de son chef d’oeuvre / le plus grand canular de tous les temps. Chacun d’eux est un rebelle. À deux, ils sont dangereux. À trois, ils sont incontrôlables et deviendront la cible du pouvoir et d’un mystérieux personnage se faisant appeler l’Apôtre.

Dans ce gros roman, Eric Marchal nous fait littéralement remonter le temps, nous faisant voyager dans la cité londonienne du début du début XXème. On va y suivre Olympe, une suffragette proche de la famille Pankhurst, les fondatrices de la WSPU , à l’heure où le combat pour le vote des femmes prend une tournure plus incisive. C’est aussi ce qui est brillamment illustré dans le film Les Suffragettes.

Image dans Infobox.

Mais Les heures indociles ne se concentre pas seulement sur Olympe, il se focalise également sur deux autres personnages : l’un est un médecin métis (franco-asiatique), Thomas Bellamy qui s’illustre avec de brillantes mais controversées innovations médicales, l’autre un personnage ayant vraiment existé, Horace de Vere Cole , dont on va suivre les mystifications (qui prennent tout leur sens dans le roman). Les points de vues des trois personnages alternent et permettent une dynamisme du récit qui ne laisse pas de place à l’ennui.
Tout est très bien documenté. On croise également d’autres personnages connus, dont une jeune Virginia Woolf, les soeurs Pankhurst, des hommes politiques et membres du gouvernement en place en 1908, et d’autres encore que j’ai relevé au fil des pages.
L’époque (sous le règne d’Edward VI) est finement retranscrite ; on a souvent l’impression d’avoir effectivement emprunté une machine à remonter le temps. D’autres romans se passant quasiment à la même époque, mais pas à Londres, rendent très bien cette atmosphère en retranscrivant des détails simples mais vivants : je pense par exemple à la série policière et historique du duo signée Claude Izner qui se passe à Paris fin XIXème- début XXème.  Victor Legris et sa librairie L’Elzévir, passionné de photographie et d’ouvrages anciens, se trouve mêlé à des affaires criminelles La série est aussi l’occasion de croiser des personnages historiques réels, parmi lesquels, au premier rang, Henri de Toulouse-Lautrec, mais aussi  La GoulueRavacholPaul Verlaine et d’autres célébrités de l’époque.

Ici aussi, une intrigue digne d’un roman policier se met en place. Et même si ce mystérieux apôtre n’est pas forcément le principal atout de ce livre (trop facile à découvrir, à mon avis), les aventures croisées d’Olympe, de Thomas et d’Horace, leur amitié et, bien sûr, l’histoire d’amour qui se noue, valent la lecture. D’ailleurs, la romance n’est jamais lourde ; Olympe restant fidèle à ses convictions et ne perdant pas son cerveau en cours de route pour se conformer à un certain modèle…. (malheureusement, un schéma trop souvent lu/vu avec les personnages féminins). Ici, le couple Thomas/Olympe reste admirablement équilibré ; cela apporte un plus au roman qui n’en est que plus cohérent.

Un grand « oui », donc, pour ce roman.