Premières lignes — 15 novembre

Premières lignes 

 » J’écris ces mots assise dans l’évier de la cuisine. Ou plutôt, les pieds dans l’évier ; car le reste de mon corps est sur l’égouttoir où j’ai posé la couverture du chien et le couvre-théière. je ne peux pas dire que ce soit très confortable, surtout avec cette odeur déprimante de savon au phénol, mais c’est le seul endroit de la cuisine qui bénéficie d’un peu de lumière naturelle. Et puis je  me suis aperçue qu’écrire dans un lieu inhabituel peut se révéler fort productif : j’ai écrit mon meilleur poème perchée sur le toit du poulailler. « 

Ce roman est signé Dodie Smith.  Si le nom ne vous dit pas grand chose, je dois dire que, d’emblée, « Le château de Cassandra »  (I Capture The Castle )par Dodie Smith ne m’inspirait rien de plus. Sauf que l’autrice a bouclé un autre très grand classique : Les 101 Dalmatiens.
Il était donc grand temps que je rattrape mon retard avec ce poche de 500 pages paru chez Gallimard Jeunesse.
Nous voilà donc dans l’Angleterre des années 30.  La famille Mortmain vit sans le sous dans un vieux château acheté sur un coup de coeur lors d’une période d’aisance. Mais voilà : les Mortmain n’ont plus un sou. Le  père, auteur d’un unique roman à succès parmi la critique littéraire, n’écrit plus. Il vit replié sur lui-même. Certaines personnes pensent qu’il perd la raison ou qu’il boit en secret. Remarié à Topaz, après le décès de la mère de de Rose, Cassandra et Thomas, il ne communique quasiment plus avec elle. La belle-mère est une femme indépendante, modèle pour des peintres et artiste elle-même. Un peu fantasque, elle entretient de bonnes relations avec ses deux belles-filles et son beau-fils et tente de tout faire pour joindre les deux bouts. Elle a vendu presque tous les meubles de la maison et elle fait du mieux qu’elle peut pour améliorer l’ordinaire, avec l’aide du fils de l’ancienne domestique, Stephen.  Les deux filles partagent la même chambre et leurs secrets, à l’image des héroïnes de Jane Austen ou Charlotte Brönte, qu’elles admirent profondément. Cassandra est d’ailleurs le prénom de la soeur de Jane Austen, gardienne de l’oeuvre de sa soeur. Ce n’est pas un hasard.
Alors que la jeune Cassandra du livre écrit dans ses cahiers, le quotidien des Mortmain  est soudain bouleversé par la venue de la famille héritière américaine du manoir voisin et accessoirement, nouveaux  propriétaires. Simon Cotton, l’aîné des deux frères, fait particulièrement forte impression à Rose…
Comme dans les romans dont elle est friande, Rose va tout tenter pour se faire épouser, même si elle n’éprouve pas de sentiments amoureux. Son frère, Neil, va vite voir clair dans son jeu…

On pourrait en rester là et penser que le roman va tourner à la mièvrerie pour terminer sur un « happy end » mais non. Car Cassandra va se révéler un personnage bien plus complexe et que prévu, surtout pour l’époque (1949). Au travers de ses divers journaux intimes qui suivent l’évolution de la jeune femme, ses interrogations, ses descriptions du monde qui l’entoure, parfois ses réflexions piquantes ou naïves (elle est encore très jeune), on découvre une femme qui se cherche mais qui ne se laisse pas non plus marcher sur les pieds. Les personnages secondaires prennent ainsi toute leur dimension (et c’est un bel hommage à Jane Austen, parfois).
Il y a de nombreuses références littéraires (Jane Austen, les soeurs Brontë, mais pas que…)

Finalement, même si l’intrigue n’est pas très élaborée, le livre se lit très, très bien et est bien plus fin et complexe que ce qu’il paraît (surtout si on veut bien éviter le premier degré). J’ai beaucoup apprécié la palette des différents personnages, un peu moins les réflexions au sujet de la religion (qui tombe un peu comme un cheveu sur la soupe, en l’occurrence, vu que ça ne sert pas l’intrigue ni l’évolution du personnage de Cassandra). L’idée de la construction du roman du père vers la fin est maligne… Bref, j’ai passé un bon moment.
A noter qu’il existe une adaptation en film (2003)


Résumé : Cassandra ! un prénom romanesque, à l’image du château perdu au fin fond de l’Angleterre on vit la jeune fille et toute sa famille pour le moins excentrique.
Un père écrivain qui se refuse à écrire, la merveilleuse Topaz, belle-mère fantasque, Rose, la soeur aînée rêvant au grand amour, sans parler du jeune jardinier qui n’a d’yeux que pour Cassandra. Au fil de ses cahiers, elle relate les événements qui jalonnent leur existence, avec autant de sensibilité que d’ironie. Surgissent deux beaux et riches Américains venus s’installer dans le manoir voisin.
La vie au château en sera bouleversée. Le journal, émouvant et drôle, d’une jeune fille pleine d’esprit et de talent. Dès sa parution en 1949, ce récit savoureux a rencontré un immense succès. Il est temps de découvrir en France un grand classique de la littérature anglo-saxonne qui se dévore, à tous les âges, avec délectation.