Premières lignes – 8 février

Premières lignes 

« Un corbeau est posé sur la grande croix à l’entrée du cimetière. Aucun de ceux que j’aime ne repose dans ce cimetière. Aanaa n’y repose pas. Pourtant, je sens que j’ai perdu quelqu’un ici. Cela réveille de durs souvenirs des nuits de printemps, où j’étais assise là, dans l’angoisse du soleil de minuit à venir. Cela réveille des souvenirs de la nuit d’été rose, il y a un an, où, assise sur une hauteur surplombant Sermitsiaq et toutes les croix des morts, je pensais à la vie. « 

Itinéraire d’une jeune femme qui n’est à sa place nulle part ; et partout, le malaise demeure. C’est un peu en quelques mots ce que développe très habilement Niviaq Korneliussen dans La vallée des fleurs, un deuxième roman sensible qui prend aux tripes, au coeur, aussi.
On suit une jeune narratrice qui part de son foyer dans lequel elle ne sent pas à l’aise. Elle souffre encore du décès de sa grand-mère (aanaa) et vient de tomber amoureuse de Maliina. Son départ vers les études supérieures et ses débuts dans l’ailleurs (hors du Groenland), occupent la première partie (Eux). Très vite, elle comprend qu’elle n’est pas à sa place chez les Danois : choc culturel, malaise, incompréhension… Et puis, son amoureuse lui manque.
Elle apprend que la cousine de Maliina vient de se suicider. Dès lors, on comprend le lien entre les titres des chapitres qui sont autant de descriptions ou rapports de suicides et l’intrigue elle-même. La narratrice repart au Groënland, rate ses examens, retrouve son amoureuse et fait la connaissance de la famille de celle-ci qui l’accueille comme une fille. Cette fois, le récit oscille entre passé (la découverte de l’homosexualité de la narratrice, l’histoire de sa grand-mère et autres faits) et présent (la relation avec Maliina, les recherches sur les suicides). C’est la seconde partie : Toi.
Puis vient le retour  à la case départ : Groenland, dérapage, le malaise envahit tout. La narratrice a le mal de pays, le mal d’elle-même, le mal d’amour, le mal de tout. Elle rompt avec celle qu’elle aime, elle n’a plus d’attaches, plus rien qui la retient à son pays. Elle tente de partir, n’y parvient pas. Dans cette dernière partie, la plus maîtrisée, la plus émouvante, Korneliussen donne le meilleur d’elle-même et termine le roman de façon magistrale.

 « Il ne savait pas que c’était contre la lumière, et non contre l’obscurité qu’il fallait me protéger. « 

« Il y a des gens qui ne sont pas adaptés à la vie, je poursuis, tout comme il y a des personnes qui ne sont pas capables de jouir de la vie qu’après avoir été tout près de la mort, par exemple s’ils ont été renversés par une voiture. »

Je ne m’attendais pas à être happée par un roman aussi fort qui, malgré tout, comporte quelques petits passages un peu brouillons (personnages secondaires un peu inutiles, flashbacks plus ou moins bien faits). Mais ce sont des détails.
Autrice à suivre.
A noter que Niviaq Korneliussen a écrit ce roman en danois, cette fois et non en groenlandais, comme elle l’avait fait pour Homosapienne (que je n’ai toujours pas lu).

 

La Vallée des fleurs par Korneliussen

Merci à Babelio masse critique – et aux éditions la Peuplade 

Résumé : Elle vit à Nuuk, la capitale du Groenland. Elle est inuite, jeune, moderne et pleine d’humour. Elle est amoureuse de sa copine. Elle a été acceptée à l’Université d’Aarhus au Danemark et va enfin sortir du nid familial. Mais l’arrivée sur le continent réveille en elle une souffrance muette, une fêlure qui tue lentement le goût de vivre. Un événement tragique dans sa belle-famille la rappelle opportunément dans l’est du Groenland, au pied de la Vallée des Fleurs où, contre toute attente, la beauté des montagnes déclenche chez elle le début d’une rupture radicale. Elle, qui enfant avait sauté d’une fenêtre pour s’envoler, va chercher à retrouver à tout prix sa liberté perdue.

Après le succès international de Homo sapienne, Niviaq Korneliussen revient avec un chef-d’œuvre d’hypersensibilité et d’audace dans lequel elle aborde de front le difficile sujet des épidémies de suicide qui touchent son pays natal.

La vallée des fleurs de Niviaq Korneliussen
Traduit du danois par Inès Jorgensen
Éditions La Peuplade
384 pages, janvier 2022

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3 réflexions sur “Premières lignes – 8 février

  1. Pingback: Premières lignes #8 – filledepapiers

    • Ce ne sont pas de très gros défauts non plus. Mais évidemment, ça peut surprendre ou déconcerter (je crois que tu en avais déjà parlé au sujet d' »Homosapienne », d’ailleurs). Ce deuxième roman est une réussite.

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