Premières lignes – 5 juillet

Premières lignes 

— Plus vite, mademoiselle Anja, plus vite ! Vous savez bien qu’en aucun cas il n’est souhaitable que nous manquions notre train !
Le ton employé par Miss Nightingale ne laissait place à aucun doute : sous la politesse apparente, sa voix aigrelette annonçait clairement qu’elle était agacée. Car tout comme il existe des gens qui chantent faux, la gouvernante, dès qu’elle était contrariée, parlait faux.

J’avoue que j’ai un faible pour les romans jeunesse, surtout lorsqu’ils contiennent une part de mystère/fantastique et qu’ils mettent en scène des jeunes partant dans des périples incroyables. C’était déjà ce qui me plaisait, étant enfant,  quand je cherchais des romans à lire à la bibliothèque de mon quartier (qui existe toujours dans les mêmes bâtiments, je l’ai appris l’autre jour). A présent, les romans se sont diversifiés et la fantasy devient plus présente, même pour les plus jeunes (quelle chance ils ont, j’aurais adoré ça !). Je pioche donc régulièrement dans les rayons YA et jeunesse de la médiathèque.  Celui-ci , je l’avais repéré en librairie. Il a une couverture stylisée très attractive et un titre évocateur pour qui a, un jour, ouvert l’étrange texte d‘Isidore Ducasse (Lautréamont). Maldoror, donc, est le premier tome d’une série intitulée Les Enfants de la Légende.
Maldoror, tome 1 : Les enfants de la légende par Lechermeier

 

Anja Blumbaum, fille  d’une riche famille viennoise et jeune prodige au violon, rate son train en gare de Kiev.  Son précieux instrument  attire d’ailleurs  de curieux voleurs  et la voilà en cavale !
Piotr est un garçon pauvre qui vit avec un  père violent et une grand-mère malade à la campagne. Il   se sauve de la maison pour se rendre au marché de Kiev afin d’y acheter des plantes pour guérir la vieille dame. En poche, il a une liste : de l’armoise, de l’angélique, du millepertuis, de la mandragore et une autre ;  Maldoror. Mais, une fois en ville les ennuis se précipitent sur lui et il n’est sauvé de la prison in extrémis que pour tomber entre les griffes de  la baronne von Stumpf et sa fondation des Compagnons de la vraie foi.  Mais, très vite, Piotr se trouve  menacé par la bande de Pharaon, celle des Effaceurs. Aidé par son araignée apprivoisée (j’ai frémi, en grande arachnophobe), Piotr prend la fuite et …rencontre Anja. C’est à deux que le voyage commence, à travers  l’empire d’Autriche-Hongrie de François-Joseph et l’empire russe de Nicolas II. La révolte gronde…
Le duo va bientôt comprendre qu’il a besoin d’alliés. Car Maldoror n’est pas un simple mot. Et le violon d’Anja, pas un simple instrument, aussi précieux soit-il.
Philippe Lechermeier entremêle les intrigue, parfois un peu trop les points de vue mais sans conséquences, et tisse une très belle aventure, riche,  passionnante.
Le mystère plane de bout en bout et, à la fin de ce premier tome, on se demande vraiment ce qui va advenir des personnages principaux, l’araignée comprise !
Il y a de la musique, des roulottes, des trains qui foncent à toute allure, des références à Jules Verne (Michel Strogoff – le supplice cosaque)…
Une lecture riche qui fourmille de détails et de rebondissements. Vivement la suite !

 

Résumé : Peu avant la 1ère guerre mondiale, cinq enfants qu’à priori tout sépare sont réunis par une étrange menace. Dans un périple qui les mène de Vienne à Odessa, de Kiev aux plaines de la Sibérie, il faudra échapper à de nombreux ennemis à la solde d’un chef tyrannique qui rêve de rétablir un royaume disparu… Maldoror.

 

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Premières lignes — 29 juin

Premières lignes

 

 » Le maître du manoir se tient devant le mur du jardin. Un sinistre pan de pierre qui, en son centre, entoure une porte de fer scellée. un interstice étroit sépare le battant de la roche. Lorsqu’une douce brise souffle, le vent apporte le parfum de l’été, suave comme un melon, et la lointaine chaleur du soleil.
Ce soir, aucune brise ne souffle. L’astre nocturne ne se montre pas non plus. Pourtant le maître est baigné par un clair de lune. La lumière qui se reflète sur les bords de son manteau en lambeaux fait briller les os visibles sous sa peau. « 

Olivia a grandi dans un orphelinat. Cible des moqueries et harcelée par les autres pensionnaires  car elle est ne parle pas, elle a toujours su se défendre. Elle n’a aucun souvenir de ses parents à part un carnet qui lui vient de sa mère. Un très étrange carnet où les mots et les dessins se mêlent, terminé par cette curieuse mise en garde « Tu seras à l’abri tant que tu ne t’approcheras pas de Gallant. ».
Or, un jour, une lettre arrive d’un oncle dont elle ignorait l’existence : Olivia n’est pas seule au monde et elle va se rendre dans un manoir …nommé Gallant.
De là, l’aventure onirique débute, mêlant frissons, poésie, rêves et cauchemars. La folie semble omniprésente dans cette famille. Cette lente descente dans l’étrange est bien menée. V.E Schwab est toujours très à l’aise lorsqu’il s’agit de brouiller les pistes (comme dans « La vie invisible d’Addie Larue » même si le roman, trop long, pas assez vide, m’avait assez déçue, je dois dire). On retrouve ici les belles métaphores, qui conviennent à l’univers mis en place.
Mais, à nouveau, même si le roman est plus court que « La vie invisible... » , lorsqu’on arrive à la fin, la même impression demeure : celle de ne pas avoir lu grand chose qui restera en mémoire et d’avoir passé des pages et des pages à lire….du vent. Du vent bien écrit, certes. Dans ce cas, je commence à me demander si V.E Schwab ne serait pas plus intéressante à lire en poésie, car ses intrigues sont un peu light. Dans « Gallant« , l’idée du monde miroir avec la porte et la protection familiale est intéressante même si elle n’a rien d’original (mais ce n’est pas grave). Par contre, rien n’est développé. On a envie d’en savoir plus: comment a évolué ce monde en parallèle ? Pourquoi veut-il envahir notre monde ? (et pas simplement « parce qu’il est méchant« ). D’où viennent ces créatures ? etc, etc…  Il y a aurait beaucoup à faire pour rendre Gallant encore plus passionnant comme raconter un peu l’histoire de la famille Prior, gardienne du manoir, les liens entre les personnes… Or, tout cela est évoqué, tout juste effleuré. Et nous, nous restons avec un roman bien fichu mais dont nous ne nous souviendrons plus dans quelques mois. Et franchement, c’est dommage.
J’aurais aimé dire que j’ai adoré « Gallant. » Vraiment. Je garde un sentiment de frustration.

Gallant par Schwab

 

Résumé : Toute petite, Olivia Prior a été déposée sur les marches de l’orphelinat où elle vit désormais. Incapable de parler, elle n’en sait pas moins se faire respecter des autres pensionnaires. De sa mère, il ne lui reste plus qu’un journal intime relié de cuir, plein de dessins étranges et marqué par la folie, dont les derniers mots sont : « Tu seras à l’abri tant que tu ne t’approcheras pas de Gallant. »
Mais la jeune fille ne rêve que d’une chose : avoir, un jour, une famille. Alors, quand elle apprend que son oncle l’a enfin retrouvée et l’invite à venir vivre dans le domaine familial de Gallant, Olivia n’hésite pas une seule seconde. Sur place, elle ne trouve que deux domestiques et un cousin, Matthew – qui, de toute évidence, ne veut pas d’elle. Elle découvre surtout que son oncle est mort et enterré depuis plusieurs mois déjà… Elle remarque enfin que tous les habitants du manoir semblent éviter comme la peste le mur qui s’élève derrière la propriété, au milieu d’une nature luxuriante. Quel mal se dresse là, au fond de ce jardin niché au bout du monde ?

 

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Premières lignes – 22 juin

Premières lignes 

 

Même si j’avais été déçue par le premier roman de Stuart Turton « Les sept morts d’Evenlyn Hardcastle » pourtant annoncé comme exceptionnel (mais longuet, poussif et pas très étonnant, comme dénouement ), je me doutais que certains éléments pouvaient conduire à une intrigue bien plus intéressante (tous ces secrets les uns dans les autres, par ex.). J’ai donc tenté « L’étrange traversée du Saardam »et cette fois, ce fut une lecture… d’enfer, c’est le cas de le dire !
Le roman se déroule dans un tout autre cadre que celui des « 7 morts… » : nous voilà au XVII ème, sur un navire quittant l’Indonésie (alors Indes orientales néerlandaises) pour rallier Amsterdam. A son bord, divers personnages dont Turton se plaît à retracer le parcours afin de mieux tisser sa toile.  Les uns et les autres semblent dissimuler des secrets mais lesquels ? De la femme du gouverneur à sa fille, de la maîtresse au prisonnier-enquêteur, du capitaine au simple marin, bref, la liste est un peu plus longue mais n’empêche pas de s’intéresser à chaque caractère. D’étranges phénomènes surviennent, inquiétants, puis, un cadavre est retrouvé dans la cale ! Serait-ce une malédiction ? un pacte avec l’obscur a-t’il été noué ? Qui saura trouver les bons indices au sein de la population en ébullition du navire ? Et s’il était déjà trop tard ?
La tension grandit, savamment orchestrée.
Tous les personnages se croisent, interagissent dans un huis-clos (et le navire est un bon prétexte pour cela) qui devient vite un enfer. Or, on sait bien que l’enfer, c’est les autres, (merci Jean-Paul). Et sans doute pas une intervention extérieure pseudo-maléfique.
Je n’en dis pas plus mais le roman oscille entre le fantastique et le thriller, avec une touche de  drame psychologique et de roman historique — et c’est passionnant.
Une réussite qui tient en haleine.

1634. Le Saardam quitte les Indes néerlandaises pour Amsterdam. À son bord : le gouverneur de l’île de Batavia, sa femme et sa fille. Au fond de la cale, un prisonnier : le célèbre détective Samuel Pipps, victime d’une sombre affaire.
Alors que la traversée s’avère difficile et périlleuse, les voyageurs doivent faire face à d’étranges évènements. Un symbole en lettres de sang apparaît sur la grande-voile, une voix terrifiante se fait entendre dans la nuit, et bientôt on retrouve un cadavre dans une cabine fermée de l’intérieur. Le bateau serait-il hanté, ses occupants maudits ? Aucune explication rationnelle ne semble possible. Et l’enquête s’avère particulièrement délicate, entre les superstitions des uns et les secrets des autres.

L'étrange traversée du Saardam par Turton

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Premières lignes — 13 juin

Premières lignes 

« Tous nos rêves ne se manifestent pas avec la même force. Les plus marquants se révèlent souvent aux portes du jour, et bouleversent l’âme au point qu’il semble vital de les partager. Celui que fit l’enfant était de cette nature. Agréable, solaire, il le déposa aux marges du réveil en lui laissant une impression durable d’intense bonheur. Ses parents, à qui il se confia d’abord, en furent assez éblouis pour y voir un signe. Ce qui augmenta leur intérêt, c’était le visage éclairé de leur petit, son sourire habité par une joie inexprimable. Quelque chose d’extraordinaire venait de se passer. »

C’est un roman court, qui se déroule  dans le même univers  que Les nefs de la Pangée (que je n’ai pas encore lu – mais je vais réparer cette erreur) et édité sous le label Mu,  éditions Mnémos, que j’ai dévoré ces jours-ci. Avec délectation.
Car Je suis le rêve des autres est une pépite, servie par une écriture poétique et un récit intelligent et sensible.
Il s’agit d’un voyage, celui d’un enfant, Malou, et de son accompagnateur, le vieux Foladj. L’enfant quitte son village car il a fait un rêve qui pourrait faire de lui un réliant, c’est-à-dire un être choisi pour devenir un relais entre les frères humains et les esprits. Mais pour cela, il faut que Malou se rende loin de son domicile, à Benatia, auprès de sages. Le conseil choisit donc l’ancien guerrier, Foladj, qui a voyagé partout sur le continent et parle de nombreuses langues, pour l’y conduire.
De là, commence un long voyage de plusieurs mois où nous suivrons les étapes, les rencontres, l’apprentissage de Malou qui « grandit » au contact de son vieux protecteur — et vice-versa. Foladj n’est pas exactement celui qu’on croit et entame ici peut-être son dernier périple. Tous les deux ont beaucoup à apprendre, l’un de l’autre, et des autres. C’est une belle leçon de sagesse et d’ouverture d’esprit qui jamais n’ennuie ni ne lasse.
J’ai beaucoup aimé voyager avec ce duo dans cet univers que Christian Chavassieux sait rendre vivant d’une façon unique.
Une très belle découverte superbement illustrée en couverture.

Je suis le rêve des autres par Chavassieux

 

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Premières lignes — 8 juin

Premières lignes 

Je me suis régalée avec ce roman de Laurent Genefort, Les temps ultramodernes, uchronie mais aussi enquête à la fois dans un Paris de 1923  ré-imaginé et …sur Mars. Car, dans cet univers parallèle,  un élément a changé la donne : la découverte de la cavorite que Genefort emprunte à H.G Wells  ( Les Premiers Hommes dans la LuneThe First Men in the Moon)et développe. Que fait la cavorite ? elle permet de contrecarrer la graviter et donc, de voler.
Il se trouve que la France de cette époque (et son empire colonial) règne en maître sur l’industrie de la cavorite ; elle a signé des accords avec d’autres puissances, évidemment mais les ressources s’épuisent et l’âge d’or vient à son terme.
Dans ce contexte, nous allons suivre différents personnages : Renée Manadier, institutrice débarquée dans la capitale qui recueille par hasard un martien blessé (un erloor) ;  un commissaire de police devant prendre sa retraite,  Maurice Peretti qui découvre des morceaux cavorite dissimulés dans des voitures volées. Mais nous découvrons aussi l’atroce  Marcel Chéry, médecin  interdit de fonction parce qu’il a stérilisé  des milliers de femmes (sans leur dire, bien sûr) et Georges, futur artiste qui rejoint un groupe d’anarchiste, par amour.
Tous les personnages (très bien détaillés et qu’on a plaisir à suivre) auront des liens entre eux qui se resserrent au cours d’une intrigue de plus en plus haletante, à la fois dans les rues d’un Paris assez steampunk  puis au cours d’un voyage vers Mars et enfin, sur Mars.
Les points de vue alternent habilement. Le roman aborde divers sujets, divers niveaux de lecture qui font des Temps ultramodernes un livre complet, bien construit que je recommande.

Les Temps ultramodernes par Genefort

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Premières lignes — 25 mai

Premières lignes (je suis en retard, en retard )

 » J’ai  une histoire à vous raconter. L’idée me trotte dans la tête depuis un bon bout de temps, et cette fois, je me lance, mais je vous préviens, la route risque d’être cahoteuse. Je  me suis encore jamais attaqué à pareil ouvrage, alors j’y vais à l’aveuglette, sans carte, comme qui dirait, et je sais pas trop , dans ce qui l’est arrivé , ce qui vaut de figurer dans mon récit. « 

M.R Carey a déjà signé à  l’Atalante « Celle qui a tous les dons » (The last girl), que j’avais eu du mal à terminer, moyennement emballée par les zombies. Cette fois, il s’agit d’une  trilogie post-apo,  sans zombies, qui commence avec « Le livre de Koli« . Nous suivons donc le jeune Koli, qui vit dans l’un des villages d’une Angleterre située dans un futur dévasté par les guerres et le changement climatique. Narré à la 1ère personne, ce pseudo-journal intime va nous permettre d’entrer dans la vie de cette communauté de survivants pour qui les végétaux sont devenus des ennemis (la flore ayant luté, elle dévore les êtres humains). Les villageois sont donc retranchés derrière des palissades, se plaçant également sous la protection de Remparts spécifiques,  i.e plusieurs personnes  occupant un rôle et utilisant un « tech » bien précis afin de défendre le village  (Rempart Feu, Rempart Flèche, Rempart Mémoire ou encore Rempart Couteau). Mais il semblerait que ces rôles de prestige (la classe sociale dominante, en fait) qui sont répartis lorsque les jeunes gens entrent dans l’âge adulte, sont toujours dévolus à la même famille… Etrange…
Koli arrive à l’âge où la cérémonie de passage va déterminer sa vie future. Lui aussi aimerait devenir un Rempart -et, si possible, être aimé et se marier avec celle dont il vient de tomber amoureux. Sauf que… cette caste lui est refusé. Il va apprendre bien des secrets sur cette famille. Des secrets qui vont lui attirer de gros ennuis. Et le début de son émancipation.

Nous suivons avec intérêt l’évolution de Koli, en immersion totale et découvrons avec lui ce qui se passe au-delà de la palissade.
J’ai été totalement embarquée par ce premier tome, grâce à une traduction impeccable de Patrick Couton, par une narration parfaite, des rebondissements bien placés, une gestion du suspense et une mise en place de l’univers tout à fait excellente.
Un très bon premier tome. Je ne peux que le conseiller.

— le second m’attend, d’ailleurs —

Le Livre de Koli par Carey

 

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Premières lignes — 18 mai

 

Premières lignes 

« Ma langue est un chariot allant de mon coeur à ton esprit.
Elle me déplace entier pour t’apprendre ce que je suis,
comment je vois le monde, comment je le réfléchis.
Libre à toi d’entrer en résistance ou en communion.
Notre langue sera le reflet humble et honnête de notre relation »

 

Le langage est la clé du roman de Michael Roch, un roman choral, parfois exigeant, à l’esthétique cyberpunk , riche de mots qui m’a souvent émerveillée.
On suit plusieurs points de vue, ceux des membres d’une même famille, qui parlent chacun et chacune leur propre langage :  Pat,  révolutionnaire qui veut découvrir la terre des ancêtres, les deux soeurs traductrices,  Ézie qui tente d’élucider ces mystères autour des disparitions d’enfants,  et Lonia,  Joe et  Patson, fils de Pat. Pat s’exprime surtout en créole martiniquais mêlé de créole haïtien et de quelques mors de son crû — souvent du créole qu’il a détourné comme « bouden » pour ventre (alors que le mot existe en haïtien) « fondok » pour « le fond du fond » (en créole martiniquais, c’est  ce qui fonde, la base).  Donc pas complètement de l’invention. Joe utilise le verlan et Patson, comme il le dit : « Moi, je parle français, parce que je préfère. Du moins, je m’en fous quoi. Mon père, il parle kréyol quand il veut.  »
La langue est riche, foisonnante., se décrypte, et tant mieux, puisque tout est une question de traduction, d’identité, de multilinguisme. On comprend ici que le thème de l’identité et de la communication se trouvent au centre du roman.

Dans une ville (l’en-ville littéralement, Lanvil) une mégapole caribéenne, à la pointe de la technologie où les humains sont reliés au réseau et aux machines, la verticalité est de rigueur ; on ne vit pas de la même façon en haut« l’anwo »  qu’en bas « l’anba », ; là  vivent les riches, et là où tentent de vivre  les plus défavorisés (on peut penser à Rivers Solomon  « L’incivilité des fantômes« , par ex.).

Les dominés, les plus pauvres, essaient de résoudre cette inégalité en cherchant le Tout-Monde, comme le fait Pat. Le Tout-(Monde renvoie à la notion développée par Edouard Glissant (en 1997) : « J’appelle Tout-monde, notre univers tel qu’il change et perdure en échangeant et, en même temps, la “vision” que nous en avons » (plus ici )

Je n’en dirais pas plus : il faut prendre le temps de découvrir Tè mawon, de se plonger dans la langue créole, de se laisser embarquer dans cet univers.

Tè Mawon est un roman très réussi   d’afro-futurisme caribéen qui pourrait se conclure par ceci : — kouté pou tann (écoutez pour entendre) tann pour konprann (entendre pour comprendre) konprann pou antann (comprendre pour l’entente)
antann pou vansé ansanm (l’entente pour avancer ensemble).

Note perso : ce fut un régal, pour ma part, mais je n’ai pas eu vraiment de mal. Lire des phrases en créole martiniquais (qui est quasi le même que le guadeloupéen à quelques expressions près) a simplement réactivé ce que j’ai pu oublier, vu que je ne le pratique plus. J’ai donc réussi à rêver en créole la nuit.

Tè mawon par Roch

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Premières lignes — 9 mai

Premières lignes

« Je suis le produit d’une expérience éducative.
Une expérience telle qu’il n’aurait pu en exister que dans ma ville et pour ma génération. Car c’est à peu près à l’époque de ma naissance que les choses se mirent à changer pour Dehaven. A force de s’étendre, chassant la population dans les Faubourgs, elle finit par déborder de ses propres fortifications. « 

J’ai déjà parlé du projet ambitieux édité aux Forges de Vulcain nommé La Tour de Garde : une trilogie consacrée à la capitale du sud, Gemina, et  signée Guillaume Chamanadjian ; une trilogie pour celle du nord, Dehaven, écrite par Claire Duvivier dont je viens de lire Un long voyage (que j’ai adoré).
Amalia est au centre de cette histoire, comme Nox l’était pour Le sang de la cité. Elle appartient aux riches familles de la ville, tout comme son ami Hirion, héritier de la famille de Wautier.
Mais la famille d’Amalia a des idées progressistes et met en place un programme d’éducation inédit pour Amalia et Hirion afin d’en faire des  » citadins de demain ». Certains événements  interviennent dans les familles et les deux enfants sont rejoints par la suite par Yonas,   destiné à prendre la suite de son père à la tête de l’écluse.
L’enseignement est basé sur les faits ; rien que du factuel, pas de contes, ni de légendes. Aucune fiction.
Cet aspect m’a semblé un peu tiré par les cheveux, d’ailleurs…
Et… comme par hasard, l’un des personnages pourtant formé à cette rigueur s’empresse de se pencher sur le surnaturel, partant à la recherche d’objets magiques. Hirion  découvre les objets et…. cela fonctionne.  Surtout  le miroir, qui permet d’apercevoir une autre ville, vite  surnommée Nevahed, la ville-miroir de Dehaven.
Bien sûr, on pense tout de suite à l’univers que Nox arpente dans le Sang de la Cité.
De là, les ennuis commencent. A Dehaven comme à Nevahed…

J’avoue que le début m’a paru un peu long ; la mise en place des personnages, le manque d’action … Non que cela soit désagréable, mais j’ai ressenti un tout petit peu d’ennui. Puis, les choses se précipitent, trouvent leur rythme en allant crescendo. Et quel final !
Donc, malgré quelques petites interrogations, j’ai vraiment hâte de connaître la suite…
Claire Duvivier a su une fois de plus le registre de langage exact pour distinguer les familles nobles comme celles d’Amalia et d’Hirion en employant le passé simple, Yonas ayant tendance à se montrer plus familier.

Une fois de plus, une très bonne surprise.

Capitale du Nord, tome 1 : Citadins de demain par Duvivier

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Premières lignes — 2 mai

 

Premières lignes , qui sont des premières cases, cette semaine :

A première vue, il s’agit : d’une BD  – qui se passe sur la Lune – avec des spationautes japonais. Jusque là, c’est bon. Mais si je rajoute qu’il se trame des choses étranges sur la face cachée, faisant intervenir une puissance extra-terrestre qui aime beaucoup s’en prendre à la Terre et au Japon en particulier (des fans d’anime, peut-être), qui a déjà attaqué notre planète bleue par le passé avec des engins nommés …au hasard golgoths (ou antéraks, de jolis noms provenant de la VF) depuis le fameux camp de la Lune noire… Alors, oui, j’ai lu Goldorak, l’ album édité par Kana, créé par  Xavier Dorison, Denis Bajram, Alexis Sentenac, Brice Cossu et Yoann Guillo.

Goldorak (BD) par Dorison

L’histoire se déroule chronologiquement après la fin de la série animée (on y trouve d’ailleurs un rappel de ce qui s’est passé, pour rafraîchir la mémoire).   Dans l’anime, Goldorak/Grendizer,  après la victoire finale contre les forces de Véga, Actarus, prince d’Euphor  et sa soeur Phénicia repartaient sur leur planète, Euphor, dans l’espoir d’y retrouver la vie et de tout reconstruire.

Les années ont donc passé. Véga est de retour. Et on retrouve avec plaisir les personnages principaux : Alcor, Vénusia puis le professeur Procyon. Mais alors que Véga attaque et que Goldorak devient nécessaire (le Japon a toujours besoin de Goldorak), la question se pose : où se trouve-t’il ? Et Actarus ?


Cinq auteurs sont réunis ici pour redonner vie à l’oeuvre de  Gō Nagai : Xavier Dorison (scénario), Denis Bajram (scénario et dessins), Brice Cossu (dessins, Alexis Sentenac (dessins également) et Yoann Guillo (couleurs).
Et que dire ? La nostalgie mise à part, c’est une belle réussite. Les dessins et les couleurs m’ont vraiment plu.

Les personnages ne se résument pas à du copier/coller. On les reconnaît pourtant au premier coup d’oeil. (Mizar a grandi, au fait).
Rigel, avec un coup de vieux, mais fidèle à lui-même. On en apprend aussi plus sur son passé.

Phénicia et Vénusia prennent encore plus de place (et tant mieux : Vénusia me semblait toujours un peu cruche). Alcor reste… Alcor. Le dessin  leur rend hommage.

Du côté Véga, ça ne change pas : les uniformes, les têtes …heu… pas très avenantes.

Dans l’anime, pour mémoire, ils ressemblaient à ceci :

Dans cette BD :

L’histoire de ceux de Véga est également fouillée et permet de développer des thèmes intéressants : celui des réfugiés, la relation bourreau/victime, la vengeance, la relation à l’autre…
Tout en gardant l’humour, l’émotion et l’action qui faisaient partie de la série originelle, cette  BD va plus loin, renversant les idées reçues. Et ça fait un bien fou.
Alors, oui, c’est aussi un petit retour en enfance, pour moi qui ai grandi avec les épisodes de Goldorak à la télé mais pas seulement. Au-delà de cette dimension, le lecture est tout à fait agréable, riche d’humanité avec des dessins, un découpage et des couleurs au top.
En bonus, à la fin de l’ouvrage, on trouve le processus de création scénario – story-board, recherche de personnages etc…

Bref, un album que je recommande vivement, qu’on ait suivi ou non l’anime, en fait puisque la BD se suffit à elle-même.

( vous n’allez pas me remercier si je joins l’opening français de 1978, je sais, ça reste dans la tête)

Résumé : La guerre entre les forces de Véga et Goldorak est un lointain souvenir. Actarus et sa soeur sont repartis sur Euphor tandis qu’Alcor et Vénusia tentent de mener une vie normale. Mais, des confins de l’espace, surgit le plus puissant des golgoths : l’Hydragon. Alors que le monstre de l’ultime Division Ruine écrase les armées terriennes, les exigences des derniers représentants de Véga sidèrent la planète : sous peine d’annihilation totale, tous les habitants du Japon ont sept jours pour quitter leur pays et laisser les envahisseurs coloniser l’archipel. Face à cet ultimatum, il ne reste qu’un dernier espoir… Goldorak.

Goldorak - Edition spéciale par Dorison
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Premières lignes — 25 avril

Premières lignes 

 » Le 21 septembre 1989, les habitants de l’île Blackney, au large d el’archipel des Mariannes, ont disparu sans laisser de traces. Cinq-cent-quarante-six hommes, femmes et enfants, volatilisés sans que l’on ne trouve aucun corps, ni aucun signe de violence. Les premiers à donner l’alerte furent les membres de la mission Sentinelles, dépêchés depuis plusieurs années par le CNRS afin d’établir le contact avec cette population isolée. A leur tête, les professeurs Henri Luzarche, ethnologue, Adma Redouté, botaniste, et Mareve Temauri, historienne spécialiste du peuplement des îles d’Océanie.
Blackney était une énigme, bien avant de devenir un mythe. »

Je dois dire que j’étais vraiment impatiente de découvrir Into the deep, deuxième roman de Sophie Griselle, publié chez Snag éditions et ceci pour plusieurs raisons :
j’ai découvert  Sophie sur la plateforme Wattpad, où j’avais décidé un beau jour de  mettre en ligne quelques unes de mes  (anciennes) fan fictions . Wattpad étant assez inégal, elle réserve parfois de bonnes surprises: la preuve. J’avais donc lu le tout début de Into the deep en ligne. Mais c’est surtout la qualité de l’écriture de Sophie, son exploration de l’âme humaine dans ses réinterprétations des personnages de l’univers de Harry Potter ou même de Star Wars (le très beau,  Irrépressible ). 

Into the deep  s’attache donc à nous entraîner dans une expédition scientifique, dans la fosse des Mariannes,  le point le plus profond de la croûte terrestre, dans le Pacifique. Toutes les informations fournies dans le roman sont rigoureuses et vérifiables ; comme je suis une grande curieuse, je me régalée à croiser ce qui relevait de la vérité et de la pure fiction… C’est d’ailleurs l’un des points forts de ce livre : le travail de documentation effectué. Et ce qui est plus important encore, c’est que les renseignements, la partie scientifique n’empiète pas sur le côté merveilleux ou sur l’intrigue comme cela peut arriver. Un très bon point.
On oscille donc entre science, imaginaire, fantastique, sans jamais basculer vraiment dans la SF (je ne vois pas en quoi le terme SF se justifierait, en fait)
En fait, Into the deep explore tout autant les abysses que les tréfonds de l’âme humaine puisque nous suivons Sam, jeune chercheur, tourmenté par le suicide de sa mère (la scientifique Marève Temauri) alors qu’il était tout enfant. Il a toujours vécu dans l’ombre d’un père brillant, Henri Luzarche et aimerait faire ses preuves, voire surpasser ce parent encombrant (masculinité toxique  en vue avec les Luzarche père et fils). Sam dirige une nouvelle expédition dans la fosse des Mariannes. Il travaille avec la très compétente Ophélie, qui est aussi sa petite amie ; un personnage féminin qui cherche sa place et a tendance à s’effacer dans toute une partie du livre (mais cela ne durera pas). 
Un jour, Sam, toujours à la limite, presque en perdition, tombe nez à nez avec une créature. Et pour en revenir au fantastique, et  sans rien divulguer de l’intrigue, tout ce qui touche aux créatures n’appartient pas à la SF  puisque ce ne sont pas des aliens ou des E.T, mais des êtres légendaires, liés à des mythes. Sam va vouloir retrouver sa « sirène » à tout prix, même s’il doit plonger au fond de la fosse et y entraîner son équipe. On voit la détermination du jeune homme mais aussi l’absence de scrupules, et les pulsions autodestructrices… On  y assiste avec inquiétude.
Le roman suit le point de vue de Sam, ses doutes, ses tourments, ses interrogations, ses angoisses,…
Au passage plusieurs thèmes sont abordés, comme, par ex.,  l’éthique scientifique, la reconnaissance des droits des autres espèces (qui est sentient ? ou pas?), la reconnaissance des femmes dans le milieu scientifique (au travers d’Ophélie) et bien sûr, la nature de l’être humain. 
Je dois quand même nuancer mon avis avec deux petites remarques : (sinon, le roman serait parfait)
— le milieu (à peu près) du roman s’éternise sur des dialogues assez redondants qui n’apportent pas grand chose  à la psychologie des personnages. Et qui nuisent un peu à l’avancée de l’intrigue. Un tout petit peu moins de « je me sens coupable de… », « c’est de ta faute, père », un peu plus d’action et cela aurait été très juste.
— presque dans le même ordre d’idées, je n’ai pas été surprise un instant par « la » révélation qui est très préparée, en fait. J’ai peut-être trop lu de thrillers et de policiers, c’est possible. Ou alors, il m’a manqué un petit quelque chose pour trouver le dénouement original.
Mais ce n’est pas très grave car pour moi, c’est un bon roman, bien construit, bien écrit, avec  500 pages qui se lisent avec délice ;  l’écriture de Sophie Griselle est un régal.
Il ne faut donc pas hésiter et prendre son souffle : vous en aurez besoin, c’est une plongée en apnée.

Résumé : À plus de onze mille mètres de fond, la fosse océanique des Mariannes, au large de l’océan Pacifique : l’endroit le plus profond sur Terre…
C’est là que Sam Luzarche, jeune océanologue, découvre une créature qui pourrait bien remettre en question tout ce qu’il croyait savoir sur la science, sur les fonds marins et, en définitive, sur lui-même.

Into the deep par Griselle

Sophie Griselle, Into the deep

Snag Fiction, avril 2022

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